Vernissage du 13 octobre 2009 Longtemps, j’ai été enfant. Puis un jour, le regard que je portais au monde a changé. Les adultes semblaient se rapetisser et la couche de neige, l’hiver, devenir de plus en plus mince. J’avais beau me frotter les yeux, les adultes refusaient de redevenir les géants qu’ils avaient été et les neiges de former à nouveau des remparts infranchissables autour de moi. C’est simplement que j’avais grandi et que je prenais le monde d’un peu plus haut. Plus tard encore, des brèches sont apparues dans le paysage de mon enfance. Des brèches de plus en plus profondes. En dessous de ma maison paternelle, un rond-point est sorti de terre. La rivière a disparu sous une couche de béton et de goudron. L’école de mon enfance s’est enrichie d’annexes pour devenir méconnaissable en bien des endroits. Par couches successives, tout mon quartier a subi de profondes mutations. C’était toujours le même quartier, certes, et mon oeil finissait par intégrer les modifications, mais il flottait, derrière ce que je voyais, comme un voile, une brume faite d’anciennes images et de souvenirs diffus. C’étaient les fantômes d’un monde à jamais révolu, dessiné par mes rêves et nourri de l’émerveillement de l’enfant que je fus. Puis, des années plus tard, les visages ont commencé à se rider. Et les rangs de ceux qui m’étaient familiers, parce qu’ils faisaient partie intégrante de mon paysage émotionnel, s’éclaircissaient et s’en allaient noircir la page nécrologique du journal. Impossible de combler les trous, car les nouveaux-venus dans mon existence, quoique nombreux et débordants de vie, peuplaient un autre paysage, une autre réalité, un autre vécu. Ils étaient incapables de prendre la place des disparus, tout comme une pièce d’un puzzle ne peut occuper une autre place que celle que le créateur du jeu lui a destinée. Heureusement, dans cette révolution, ce chambardement continuel, certains ilots subsistaient. C’était ici un arbre, là une falaise, ailleurs un sentier dérobé ou un jardin oublié. Le bisse était et reste l’un de ces ilots qui brave l’érosion du temps. Ca rassure, un lieu qui reste fidèle à lui-même, un lieu qui se conserve intact et reflète toujours votre regard d’enfant, comme si rien n’avait changé. Sans cesse, j’y suis revenu, sur ce bisse que j’avais parcouru tant de fois en famille, jouant à faire des courses navales, avec mes frères, le regard obnubilé par de frêles esquifs en écorce qui filaient à travers les chenaux, les tunnels et les petites cascades d’une eau exubérante et enjouée. J’y suis revenu, attiré par la langueur et la nostalgie. J’y suis revenu pour y chercher l’apaisement de celui qui a retrouvé la quiétude de sa maison, le soir, après une journée harassante. Jamais je ne m’en suis lassé. Jamais je n’ai eu l’impression que le clapotis de l’eau devenait monocorde. Un jour, sur la place centrale de la ville, je suis tombé, terrassé par l’effet du temps qui avait fini par pénétrer mon propre corps et ronger mon coeur. J’aurais pu mourir, ce jour-là, sans m’en apercevoir, mais je m’en suis remis, comme vous pouvez le constater. Et là, mon regard a encore une fois changé. Les brèches n’étaient plus seulement autour de moi, elles commençaient à altérer jusqu’à mon corps et ma mémoire, elles ouvraient des abîmes invisibles au fond de mon être luimême. Depuis ce jour, je sais qu’elles sont toujours là, tapies dans l’ombre, et qu’elles grandissent de jour en jour sans que je ne m’en aperçoive vraiment. Un jour, c’est certain, elles m’engloutiront. En attendant, il a fallu que je me relève, que je reconquière le bisse, que je me retrouve, malgré, ou peut-être grâce à cette fragilité nouvelle. J’ai recommencé à courir sur le bisse, plusieurs fois par semaines, j’ai traversé la palette des couleurs d’automne, bravé les neiges hivernales, frôlé les bourgeons printaniers et senti la sécheresse de l’été me brûler la peau. Je courais, et ce sont les saisons qui avançaient. Je courais, et c’est le temps qui haletait. Et c’est alors que je me suis mis à écrire. A écrire en courant. Ca a duré six mois, et finalement, j’ai senti que c’était mûr, qu’il me suffisait d’ouvrir les vannes et que le bisse viendrait coloniser mon ordinateur pour y laisser une trace précieuse et indélébile. Le résultat de ce processus de reconquête est le livre que nous levons ce soir des fonts baptismaux. Il y a là-dedans tout ce que la vie m’a appris. C’est peu de chose, le livre est mince. C’est peu de chose, mais derrière chaque mot vous trouverez un silence plus vaste qu’une cathédrale et plus parlant qu’une encyclopédie. Car c’est la vie qui m’a dicté cette oeuvre, c’est l’eau du bisse qui m’a servi d’encre, ce sont mes angoisses et mes souffrances qui l’ont nourrie de poésie. Chacun des personnages de ce monologue reflète une part de moi-même puisque le paysage que j’y décris est mon paysage intérieur. Jamais, dans les textes précédents, je me suis autant mis à nu. Cette fois, il le fallait, par nécessité. Il le fallait pour que je retrouve goût à la vie, à l’amour, la poésie d’une grappe de raison offerte en bout de course. J’espère que ce texte saura vous révéler votre propre paysage intérieur, qu’il vous emmènera à la rencontre de vos rêves à vous, ceux qui sommeillent au fond de votre âme et attendent d’être enfantés par votre imagination. Pour terminer, je voudrais remercier toutes celles et ceux qui ont rendu possible ce brin de poésie. Ceux qui l’ont inspiré, bien sûr, Oskar Geiger, mon grand-père garde-champêtre, compagnon privilégié de mes premières années sur terre, et pépé Dubuis, décédé au moment où je mettais la dernière main à mon texte. Je tiens à remercier mes parents d’avoir si souvent emmené mon âme papillonnante se ressourcer le long du bisse. Merci à Jean-Paul et Isabelle Gessler qui, une fois de plus, ont levé la Matze pour moi, une Matze dont le bois est fait d’amitié et les clous sont des mots magiques, puisque poétiques. Merci à Pascal Thurre, cet autre explorateur de paysages imaginaires. Pascal, tu as fait de trois ceps la plus grande vigne du monde, car on y vendange tant de rêves qu’aucune cuve ne peut les contenir. Esprit rebelle, parfaite incarnation de l’esprit de Farinet, tu as offert l’asile poétique au cancre des lettres valaisannes que je suis. Sois en remercié du fond du coeur. Un merci tout particulier à mon préfacier, venu de très loin, du bout du lac, qui pour nous valaisans est un peu le bout du monde, pour participer à cette célébration aux allures païennes et rustiques. Toi, le très raffiné, l’éloquent, le mondain, tu n’as pas hésité à te jeter dans un monde où luisent des feux inquiétants et résonnent les sons rocailleux d’un français qui s’est trop cogné contre les montagnes. Merci d’être venu à nous malgré les embûches d’un agenda surchargé et de m’avoir fait cadeau d’une préface qui, par sa qualité, pourrait même dispenser le lecteur de lire la suite, tant elle saisit l’essentiel, dans sa densité incomparable. Cher Marc, tu t’es pris la peine de lire mon texte au milieu de l’été, tu l’as aimé, et tu n’as, dès lors, plus compté le temps ni l’argent pour joindre un pétale de choix à mon soleil végétal. C’est dire combien le poète en toi dépasse l’avocat genevois. Finalement, je voudrais tous vous remercier, mes fidèles amis, d’avoir une fois de plus répondu présent, malgré la bise et le froid. Croyez bien que je n’ai pas fini de vous embêter et préparezvous à vivre bien d’autres vernissages encore, les uns plus fous que les autres. Et maintenant, que la fête soit belle ! Oskar Freysinger
photo J.C. Campion
LONGTEMPS, J'AI ETE ENFANT
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Oskar FREYSINGER
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